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jeudi 8 décembre 2005

Au sujet des prénoms amazigh

Monsieur le Gouverneur (lettre fictive)
par Atanane Aït oulahyane   


Au nom de Dieu miséricordieux, à Lui seul soient les louanges.

Monsieur le Gouverneur de la Province de Marrakech,

C’est avec un profond respect et des pensées empreintes de paix que je m’adresse à vous, afin que vous preniez en considération le désarroi qui anime ma tribu et que vous nous rendiez justice, car vous êtes le Représentant de notre Roi bien aimé et à ce titre vous êtes le garant de l’ordre et de la sécurité pour tous ceux qui habitent dans notre région, quelles que soient leurs origines, leurs langues et leurs convictions. Nous sommes tous les enfants d’une même nation et vous êtes le protecteur de nos libertés et de nos droits.

Mon fils aîné s’était adressé, comme doit le faire tout citoyen, aux services de la Mairie pour enregistrer le prénom de son nouveau né. En mémoire de nos ancêtres et comme heureux présage pour l’avenir ses parents lui ont choisi « Anaruz » comme nom, ce qui signifie « espoir » dans notre langue. Devant ce choix légitime l’officier de l’Etat civil lui a clairement exprimé le refus de l’administration, arguant qu’un tel choix est contraire à la loi, car ce prénom n’est ni d’origine arabe ni de tradition islamique !

Vous comprendrez, j’en suis certain, notre incompréhension devant l’arbitraire d’une telle décision ainsi que la colère et la tristesse que nous ressentons face au déni de notre langue et de nos traditions ancestrales. Pourtant voilà des siècles que nous vivons en bonne entente, malgré nos différences culturelles et nos incompréhensions. Nous avons trouvé en dépit des injustices que nos ancêtres avaient subies un équilibre pérenne et une considération mutuelle pour coexister en harmonie : n’avons- nous pas combattu ensemble pour la libération de ce pays, lors de la colonisation ?

Voilà donc maintenant un demi siècle exactement que nous avons obtenu notre indépendance et la mémoire de ceux qui sont tombés sur le champ d’honneur ne s’est pas estompée, ni leurs rêves ni leurs espérances de léguer à tous nos enfants une patrie heureuse où ils vivraient indépendants dans la dignité et la prospérité pour tous. J’ai vécu tout ce temps et bien plus longtemps encore dans l’attente de ces jours heureux, avec pour seul idéal la paix, la liberté et l’égalité des droits, car nous les anciens, bien que n’ayant pas bénéficié du savoir de l’école nous connaissons ces mots à leur juste valeur.

Mais voilà que nos jeunes, déçus, s’impatientent et protestent, leurs manifestations se multiplient dans les rues et les universités en chaque début d’année et à chaque printemps, car ils voient que le sacrifice de leurs pères et leurs grands pères a été bafoué et qu’ils vivent dans le déni de leur héritage et le mépris de leur identité dans leur propre patrie. Faut- il s’en réjouir ou s’en inquiéter ? Je ne saurai répondre mais nous les anciens savons combien le sang des jeunes générations est bouillant et que ni les émeutes ni les répressions n’apportent la sérénité et la concorde auxquelles nous aspirons : les mères pleurent dans leurs foyers et se meurent d’inquiétude et les pères se murent dans l’amertume et la colère. Pourtant on est heureux de constater que le souvenir des ancêtres est vivace malgré tous ces siècles d’acculturation, que nos enfants et nos petits enfants célèbrent à nouveau leur langue et leurs traditions avec encore plus d’enthousiasme que leurs parents, car ils trouvent au moins dans ce legs ancestral une richesse longtemps spoliée, une cause légitime de fierté et une raison de croire en l’avenir de ce pays.

Nous sommes également inquiets car cette exacerbation est nourrie de trop de fierté bafouée et de colère contre le mépris et les injustices : si l’on n’y prend garde les étincelles de cette révolte risquent d’incendier tout le pays et alors plus personne ne pourra éteindre le brasier qui menace de nous consumer. Nous sommes un peuple pacifique et nous maudissons la haine et la guerre car elles n’engendrent que la ruine, la mort et les pleurs. Malgré toutes les épreuves que nous avons subies notre patience est aussi intacte que le Tanezrouft que vous appelez « Sahara ». Nous aimons nos enfants autant que vous chérissez les vôtres ; nous sommes fiers de nos ancêtres et nous demeurons fidèles à leur mémoire autant que vous témoignez de l’orgueil pour vos pères et vos racines orientales. Le sang des hommes n’a t- il pas la même couleur, après tout, et nos larmes la même saveur ? Cela, il n’ y a que les brutes et les insensés qui ne le comprennent pas.

Aussi, nous vous appelons à faire preuve de davantage de sagesse et de considération lorsque vous prenez des décisions politiques et que vous parlez au nom de notre peuple : ne changez pas les noms de nos lieux et ne décidez pas du choix des prénoms de nos enfants, car vous nous humiliez ainsi, vous semez les germes de la discorde et vous risquez d’en regretter le fruit. Déjà vous ignorez notre présence sur notre terre natale et notre identité lorsque vous ne daignez pas nous prendre en considération quand vous englobez notre patrie dans une « Ligue des pays arabes » qui ne nous reconnaît pas, puis dans une « Union de Maghreb Arabe » qui ignore notre amazighité et lorsque vous déclarez superbement dans l’article premier de la Constitution qui fonde notre nation que nous sommes un « pays arabe et musulman ».

Où est le respect dû à notre peuple que vous nommez « berbère » et pour nos frères de confession juive, qui vivent parmi nous depuis des siècles avant votre apparition ? Considérez notre histoire et nos sacrifices avec moins d’arrogance et de précipitation si vous désirez fonder une nation plus juste, égalitaire et fraternelle. Aussi nous vous demandons en tant que compatriotes de considérer l’âme de notre nation avec un esprit de vérité et de reconnaître notre identité africaine, car nous avons soif de reconnaissance, d’estime et d’équité.

Chaque composante de notre nation a le droit de vivre libre et dans la dignité sur le sol de notre Mère patrie, de transmettre sa langue et sa mémoire aux générations qui lui succèdent. Pourquoi une ethnie s’élèverait- elle au dessus des autres et proclamerait au son des tambours et des trompettes : « Nous sommes les meilleurs, nous sommes dignes d’être les maîtres et nous dominerons. » ? Car depuis l’Indépendance c’est ce que vous clamez d’une certaine manière du haut des estrades du Parlement, des tribunes des mosquées et à travers les médias que vous vous êtes accaparés. Vous déguisez l’Histoire avec outrance, désirant enseigner à nos enfants la honte de leur passé et l’oubli de leur identité.

« Un peuple qui ne sait d’où il vient ne sait pas où il va. » Disent avec sagesse nos anciens. Nous savons qui nous sommes, nous les Imazighens, les enfants de cette terre bénie qui contient nos racines et les cendres de nos aïeuls depuis l’aube des temps. Aussi longtemps que l’Atlas notre montagne sera debout, de l’Atlantique jusqu’aux confins de la Libye, de la Méditerranée jusqu’au fleuve Niger, cette immensité est notre patrie, la poussière de nos os est mêlée à sa terre et notre sang à sa rosée. Aussi longtemps qu’un homme et une femme se souviendront et diront : « Nous sommes Imazighens ! » Notre peuple survivra, que ce soit dans la gloire ou dans la misère, notre mémoire subsistera au fil des générations : nous franchissons les millénaires identiques à nous-mêmes et aucune de vos lois passagères ne pourra éteindre notre lumière : aussi longtemps que les étoiles du ciel scintilleront la clarté de nos Prédécesseurs illuminera notre chemin.

Ne croyez pas que l’Esprit des Imazighens soit mort. Ne pensez pas que mon peuple dort. Car l’âme de nos ancêtres est comme une source vive que l’on croyait depuis trop longtemps tarie et sur laquelle des insensés ont bâti leur demeure. Mais voilà qu’un jour elle bouillonne et jaillit à nouveau, déversant des torrents de vie et de fraîcheur, répandant son parfum des profondeurs, ravivant le souvenir de nos origines avec éclat : il est de mon peuple comme de la graine de l’arganier que l’aïeul avait semé un jour dans son champ avec foi. Elle a sommeillé pendant des siècles dans la rocaille et la fournaise et à l’heure où l’Esprit l’a décidé elle a germé, percé la carapace de la terre et a donné son fruit. Je vous dirai encore, puisque vous vous enorgueillissez d’être un peuple de poètes, que mon peuple est semblable à ce tronc d’arbre abattu un jour néfaste par l’ouragan : on a cru bon le jeter au creux d’une fosse, mais après quelques hivers d’oubli, voilà qu’à nouveau il reverdit, donnant des rejetons robustes et fiers ! La même sève de l’Ancêtre spolié circule encore, irrésistible de vigueur, dans les veines de nos enfants !

Vous êtes venus chez nous en conquérants, vous nous aviez nommés « Barbares », nous considérant comme étrangers sur notre propre sol. Vous êtes entrés dans nos maisons avec des cris de guerre, les cimeterres au clair et les lances rougies de sang et vous avec déclaré venir en frères, nous apporter une nouvelle religion de paix ! Vous aviez alors établi des forteresses pour dominer nos routes et nos plaines, tracé des frontières sur nos terres et morcelé le pays pour le partager entre vous.

Nous avons parlé votre langue et vous n’avez pas daigné apprendre la notre. Nous avons porté vos caftans et vos turbans et vous avez méprisé nos traditions ; nous avons bâti pour vous des empires, nous vous avions donné des rois et des savants ; quand vos princes indolents pleuraient en Andalousie nous nous sommes portés à leur secours sans hésitation ; nous avions épousé votre cause, vous nous aviez pris à témoins dans vos disputes, nous mêlant à vos haines et à vos guerres, alors que vous aviez continué à maltraiter nos frères sans pudeur. Nous avions accepté votre Dieu et nous l’avons vénéré ; nous lui avons élevé des mosquées aux hauts minarets ; nous avons chanté ses louanges avec foi et sincérité et vous n’avez pas trouvé un autre peuple aussi croyant et pieux que le notre. Mais Allah que vous nous aviez révélé, savant, sage et miséricordieux, pourquoi préférerait- il votre langue à notre parler ? Vous refusez de traduire le Livre et vous nous dites que seule votre langue est digne et sacrée.

Nous avions vu nos forêts de cèdres et d’arganiers se rétrécir, comme nous avions vu des tribus entières de notre vaste peuple mourir. Où sont les Garamantes, les Ketama, les Muzalames, les Nedromas, les Doukkala, les Berghwatas, et tant d’autres de nos familles, dont il ne reste plus que le nom dans notre souvenir ? Combien de tribus aviez- vous éradiquées, car elles avaient le malheur de vivre sur des terres fertiles ou de refuser de se soumettre à la foi que vous nous annonciez ? Pourquoi les Baquates qui furent jadis pacifiques, prospères et croyants furent- ils décimés ? Où sont leurs temples, leurs paroles et leurs chants ?

Petit à petit une étrange nuit nous a enveloppés, nous avions vu les ténèbres nous étreindre et des chaînes invisibles nous accabler. Peu à peu nos paroles ont disparu, notre mémoire s’est effritée comme un rocher dévoré par les vents fous du désert. Mais avons- nous traversé le plus obscur de la nuit ? Voilà qu’une lueur vacille à l’horizon, annonçant l’aube de notre nation.

Nos femmes ont été les gardiennes de notre héritage et toujours dans l’obscurité de nos hivers elles ont enfanté la vie et l’espoir ; leurs voix ont chanté notre passé, nos joies et nos regrets. Leurs mains ont tissé et écrit les traces et les symboles de nos secrets. Elles ont marché debout, sous des soleils ardents et à visage découvert face au mépris et à l’oppression, défrichant les champs et récoltant la moisson. Au milieu des hommes leur voix s’est faite entendre dans les palabres de nos assemblées et de nos veillées. Elles avaient fondé des royaumes et mené à maintes victoires nos armées. Elles ont transmis le trésor impérissable de nos savoirs et de nos traditions de génération en génération et vous leur imposez de porter le voile de la soumission et de demeurer recluses et prisonnières au sein de leurs maisons.

Nous protestons contre les excès de religion qui ne font que nous condamner davantage au malheur et à l’aliénation ; Nous chérissons nos filles d’un amour aussi grand que nos garçons et la survie de notre peuple dépend de leur bien être et de leur épanouissement. Car lorsque nos jeunes hommes partent au loin en quête de nourriture elles gardent le foyer, attisent les braises de la mémoire et tissent le lien qui unit les parents.

Nous sommes Imazighens, un peuple qui chérit la liberté et qui la désire pour toutes les nations. Nous n’avons jamais été esclaves de quiconque, nous n’avons jamais imposé à d’autres peuples la soumission et jamais nous ne fumes des conquérants. Nous sommes comme les mouflons de nos montagnes, nous parcourons l’immensité de notre espace et du temps, nous franchissons les précipices et les dunes comme le vent. Car comment peut- on contenir l’envol du faucon ? Qui pourrait contrôler le déferlement des torrents au printemps ?

Aucune loi ne pourrait imposer à nos poètes de se taire ni contraindre nos femmes à voiler leur regard et éteindre la flamme de notre passion. Nous désirons vivre libres selon nos coutumes et nos traditions sur la terre de nos ancêtres que vous foulez avec arrogance et que vous avez abreuvé du sang des innocents. Car combien de puits aviez - vous empoisonnés ? Combien de greniers et de vergers aviez- vous décimés ? Où errent les âmes de nos martyres, que vous aviez opprimés ? Vos ancêtres s’étaient accaparés nos terres avec violence et le soir de leur forfaits ils avent rendu grâce et gloire à Dieu. Nous pardonnons le crime mais nous n’oublions jamais l’affront.

Nous demeurerons libres et debout, comme l’Ahaggar, en plein milieu de la fournaise du désert, patients et en éveil, malgré les peines et l’érosion. Tant de civilisations avaient cru nous dominer ; elles ont disparu comme les brumes du matin et nous persistons face au soleil rayonnant. Leurs langues si sublimes et fières sont mortes depuis longtemps et nous demeurons intègres, fidèles à nous-mêmes et nos enfants perpétuent encore nos paroles et nos chants.

Notre mère commune la Nature a donné à tous les peuples des plaines à ensemencer, des sources, des rivières et des champs à fructifier ; parmi tous les peuples de la terre souffle le même esprit d’amour et de sagesse, qui emplit les cœurs des braves d’un sentiment de paix et de fraternité. Nous honorons l’arbre et son ombrage et nous sanctifions les racines qui le supportent et lui donnent la vie. Nous respectons la tanière de la panthère et le nid de la cigogne est un lieu sacré pour nous. Chaque créature partage avec nous un désir de sécurité et le même amour de la vie ; et nous les Hommes, ne sommes- nous les sentinelles et les responsables de cette harmonie ?

Chaque créature a reçu son aire et sa subsistance, chaque peuple possède une âme qui lui est propre, une langue qui exprime son esprit et des traditions qui sont le fruit de ses expériences et de son génie. Et il n’ y a pas pire outrage que de dénier à un peuple le droit à s’exprimer selon ses mots et son génie. L’humanité ne parle pas à travers une seule langue et ne voit pas le monde du même regard : nos différences quelles qu’elles soient, sont dignes d’intérêt et de considération. Nos langues diverses sont notre richesse et notre force communes, autant de ponts jetés entre nos peuples pour nous faire rencontrer, apprendre les uns des autres, partager nos savoirs et nos expériences et lier amitié. Que nos voix ne soient donc pas brimées et qu’elles ne se mêlent pas pour élever des clameurs de discorde et d’infamie, mais qu’elles vivent libres, qu’elles s’unissent comme des instruments de musique divers pour entonner un chant d’espérance et de fraternité ! Les tambours et les crotales de fer, ainsi que les luths et les guitares, les trompettes de cuivre et les flûtes en osier, ne mélangent - ils pas leurs sonorités en toute harmonie ?

Il est de mon peuple comme du collier de la mariée, scintillant d’or et chargé de pierreries. Chacune de nos tribus en rehausse l’éclat et la splendeur. Mais voilà qu’une main criminelle, un jour funeste, vint l’arracher avec fureur, brisant le cordon qui l’unissait. Et les perles que l’on croyait perdues à tout jamais, ensevelies sous les sables de l’oubli, nous les avions recueillies une à une, brillantes et pures comme au premier jour. Tamazgha, notre fiancée éternelle est dans la joie, car elle a retrouvé son collier et elle s’apprête à fêter ses noces au Printemps !

Je vous prie Monsieur le Gouverneur, de reconsidérer cette loi injuste et maladroite sur les prénoms et d’intervenir en notre faveur auprès du Ministre de l’Intérieur, qu’il nous accorde le libre accès à notre culture et l’usage de notre patrimoine sacré, ce que nous considérerons comme une marque de respect à notre égard et un geste d’apaisement pour l’ensemble de notre nation.

Veuillez agréer, Monsieur le Gouverneur, nos salutations les plus respectueuses et notre soutien inconditionnel pour tout ce que vous faites de louable pour le bien être de notre peuple. Et que la Paix de Dieu, qui est toute emplie de sagesse et de bonté nous garde de tout esprit belliqueux et de tout égarement !

Ouchebhou Abdelkrim. Ancien de la tribu des Aït Toumert, Cercle de Boumalne Dadès. Province de Ouarzazate.

(P.S : Cette lettre est de la pure imagination, une rédaction littéraire, mais le sujet dont elle traite est bien réel, hélas ! tant que les prénoms amazighes sont encore interdits par les services de l’Etat civil marocain, qui a établi une liste officielle où seuls les prénoms arabes et musulmans sont autorisés. Nous considérons cet ostracisme comme une atteinte à la dignité de notre peuple et à nos libertés civiques, nous protestons avec toutes les associations contre ce racisme anti amazighe et nous soutenons les familles dont les enfants sont encore privés d’identité civile. )


http://asays.com/article.php3?id_article=262

Posté par Zighcult à 06:27 - Langue berbère/Langue arabe - Permalien [#]