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dimanche 11 juin 2006

Le printemps noir : Origines et conséquences

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Par Ferhat MEHENNI

Les événements sanglants de Kabylie qui avaient débuté en avril 2001 sont ce que désormais l’on appelle communément le « printemps noir » dont la durée a été de trois (03) ans. Déclenchés par l’assassinat d’un lycéen, le 18 avril 2001, dans l’enceinte de la brigade de gendarmerie de Beni-Douala, localité située à 18 km au sud-est de Tizi-Ouzou, on peut en dater symboliquement l’extinction à l’élection présidentielle du 08/04/04. Leurs origines sont à chercher autant dans la nature des relations opposant la Kabylie à tout pouvoir central qui cherche à la réduire et à la dépersonnaliser que dans une manipulation orchestrée par un clan au sommet de l’Etat algérien. En effet, ni les Turcs (du 16e au 19e siècle) qui avaient réussi à construire quelques fortins sur son territoire, ni les Français (de 1830 à 1962) qui l’avaient écrasée militairement, n’avaient pu obtenir sa soumission définitive. La Kabylie restait toujours fidèle à elle-même et prête à repartir à la reconquête de sa souveraineté à chaque opportunité historique qui s’offrait à ses enfants. Son attitude d’aujourd’hui vis-à-vis du régime algérien ne fait pas exception.

Ayant, depuis 1926, porté et nourri le rêve d’une Algérie indépendante qu’elle a enfin réalisé, en 1962, au prix de plus de sept (07) années de guerre et de centaines de milliers de morts parmi ses enfants, la Kabylie s’est retrouvée de nouveau à sa case départ, face à son propre rejeton, l’Etat algérien. Celui-ci ne la traite guère mieux que ses prédécesseurs dont il s’est avéré n’être qu’un simple prolongement. Elle demeure pour lui une rebelle, un « danger pour l’unité nationale », « l’ennemi intérieur » pointée du doigt à plusieurs reprises et donc, la région toute désignée pour servir de bouc émissaire au règlement de n’importe quelle crise politique « nationale », la région sur laquelle se focalisent tous les regards de la haine massivement canalisés par les médias acquis aux thèses du pouvoir contre la différence kabyle. Cette défiance mutuelle s’est traduite par une multitude de faits qui en jalonnent leur parcours commun : une guerre, menée de 1963 à 1965, qui s’est terminée en faveur du régime fraîchement installé par la force des baïonnettes à Alger. Un bras de fer quasi quotidien entre les deux belligérants s’est poursuivi par le biais de multiples politiques d’arabisation qui se sont soldées par le printemps berbère de 1980, le boycott de l’école durant l’année scolaire 1994-1995 et l’introduction de la langue amazighe à l’école.
Ce duel permanent entre le pouvoir oppressif et la Kabylie résistante a fait comprendre à certains cercles dirigeants que celle-ci, de par son extrême sensibilité pour tout ce qui touche à sa personnalité, est aisément manipulable par provocation. Ils parvinrent ainsi à leur fin en juin 1998 lorsqu’ils vinrent à en finir avec la présidence du Général L. Zeroual pour mettre à sa place celle de son actuel successeur. Ils suscitèrent des troubles en Kabylie en combinant un effet d’annonce révoltant pour la région, puisque prévoyant la remise en service d’une loi portant généralisation de l’arabisation, et que le malheureux et éphémère président Boudiaf avait enterrée de son vivant, avec l’assassinat du chanteur populaire kabyle Lounes Matoub.

C’est, en apparence, ce qui semble être une tentative infructueuse de réédition du coup d’état de 1998 qui serait à l’origine du printemps noir 2001.Une lutte entre clans au sommet de l’Etat aurait amené l’un d’entre eux à recourir, une fois de plus, à la provocation de la Kabylie pour se défaire de son adversaire. Sauf que, cette fois-ci, les choses ne se passèrent pas tout à fait comme prévu. Des interventions discrètes mais fermes de puissances étrangères auraient fait capoter le processus de destitution de Bouteflika tandis que la Kabylie était déjà à feu et à sang. Trois ans de troubles et d’agitation permanents y ont eu pour bilan, plus de 120 morts, des milliers de blessés dont des centaines de handicapés à vie. Ils ont eu, aussi, raison de l’hégémonie des partis et du mouvement qui y avaient un solide ancrage (FFS, RCD et MCB), l’économie locale y est ravagée par des grèves incessantes et les repères politiques y sont brouillés à tel point que les partis de l’oppression kabyle que sont le FLN et son clone le RND y ont obtenu des municipalités aux dernières élections tenues le 24 novembre 2005. Le mouvement des Archs que d’aucuns ont appelé « mouvement citoyen » et qui a eu une émergence fulgurante après le premier mois de troubles, avait réalisé son haut fait d’armes le plus significatif le 14 juin 2001 à travers une marche organisée à Alger et qui avait mobilisé près de deux millions de citoyens kabyles. La plate-forme d’El-Kseur, du nom de la localité où elle fut adoptée le 11 juin 2001, était avec ses 15 points de revendication le leitmotiv de la Kabylie pendant toute cette période.

En bout de course, nous pouvons résumer le printemps noir et le mouvement des Archs à quelques faits majeurs dont certains sont positifs et d’autres dévastateurs. Incontestablement, ces événements ont redonné cohésion à la Kabylie en la remettant en première ligne face au pouvoir algérien qui, comme sa nature le lui commande, ne sait user que de répression et/ou de corruption. Les sempiternelles et puériles divisions fratricides entre le FFS et le RCD étaient reléguées à l’âge de pierre. Même si la plate-forme d’El-Kseur était loin d’être la panacée au problème kabyle, elle avait eu le mérite de constituer un casse-tête au pouvoir algérien qui ne pouvait l’accepter sans se faire hara-kiri, notamment avec le point 11 qui ne demandait rien de moins que « le transfert des prérogatives exécutives de l’Etat (...) aux instances démocratiquement élues ». La langue amazighe est inscrite dans la constitution comme « langue nationale » depuis mai 2002,croyant faire barrage par une telle avancée à la revendication d’autonomie régionale apparue le 5 juin 2001. Enfin, ce sont les drames vécus par cette partie du pays dans un silence national et international assourdissant qui ont fait prendre conscience, à une poignée de personnes au début, sur la nécessité d’une autonomie régionale et sur l’existence d’un peuple kabyle que, jusque-là, tout niait.

La conséquence la plus grave du printemps noir, après les vies humaines qu’il a coûtées, est le discrédit du politique dans la région. Une fois les partis mis en marge de la société, le mouvement des Archs en est arrivé à se retourner contre lui-même tel un serpent qui se mord la queue. Les démons de la division y ont pris le dessus, mettant en évidence l’inévitable échec d’une organisation humaine horizontale, c’est-à-dire sans hiérarchie. Ceux qui, en dernier recours, y ont pris la grave décision de conclure un pacte de dupes avec le pouvoir algérien et de brader le sang des martyrs contre des avantages personnels ont humilié la Kabylie qui, dès lors, se sent poignardée dans le dos, trahie par ceux-là même en qui elle avait placé toute sa confiance. Elle se met alors à douter de toutes ses élites. A partir du moment où ses partis, ses personnalités en vue, se sont tous servis au lieu de la servir, comment se pourrait-il qu’il existe une exception ? Epuisée par trente six mois de marches, de grèves, de sit-in, de meetings populaires d’anarchie et de gabegie, la Kabylie est aujourd’hui livrée à l’insécurité, la drogue, la prostitution et le banditisme. Démobilisée, elle a besoin de temps pour reprendre ses esprits et ses forces, pour recommencer à espérer en ses enfants qui lui sont toujours restés fidèles.

C’est ce moment de décrue politique qui est choisi par le pouvoir pour tenter d’y planter de nouveau ses banderilles en y envoyant des contingents d’islamistes salafistes afin de réaliser son vieux rêve de l’arabiser par le biais de l’islam et, du coup, la soustraire aux valeurs universelles qu’il confond avec celles de l’Occident chrétien.

La Kabylie ne baisse pas pour autant la garde. Son combat séculaire pour sa souveraineté ne peut être abandonné par elle, et ce malgré des trahisons de quelques uns de ses leaders conjoncturels. Ce combat est à chaque fois repris tel un chant beau et puissant par un passant qui le transmet à d’autres qui, à leur tour l’amplifient jusqu’à devenir celui d’un groupe, celui d’une foule, celui de tout un peuple : le peuple kabyle ! Celui-ci est désormais en marche pour la réalisation de son destin. qu’il ne peut concevoir, aujourd’hui, en dehors de son autonomie régionale.

Même si le « printemps noir » a déjà des lectures différentes, plus ou moins vraies, plus ou moins erronées, il n’en demeure pas moins un pas dans le sens de la liberté tel que l’avait prédit Mouloud Mammeri dans l’interview accordée avant sa mort à Tahar Djaout. Le monde libertaire occidental et une certaine gauche française y avaient cru voir se concrétiser l’une des plus vieilles utopies socialistes et de démocratie anarchiste. Le FFS, en revanche, ne le perçoit toujours que comme instrument ayant servi à le détrôner de sa position dominante en Kabylie. Le RCD, après s’en être servi comme d’une béquille pendant deux ans et demi, avait fini par dénoncer les animateurs des Archs qui s’opposaient à la candidature de son premier responsable aux présidentielles de 2004.

Pour ce qui nous concerne, ces événements sont en fait une révolution politique. Ils marquent le passage d’une vision d’une Kabylie en soi, diluée dans le nationalisme algérien avec lequel elle s’était jusque-là confondue, vers celle d’une Kabylie pour soi. Le document qui en témoigne le mieux est la plate-forme d’El-Kseur. Ses quinze points de revendications sont pour certains de dimension algérienne, comme l’allocation chômage pour tous les Algériens adultes qui ne travaillent pas, la langue amazighe comme 2e langue nationale et officielle, le point 11 déjà évoqué plus haut, une 2e session du baccalauréat de l’année 2001 pour l’ensemble des candidats même s’il n’y avaient que ceux de Kabylie qui étaient concernés par les troubles du printemps noir, et pour d’autres spécifiquement kabyles, tel le départ des gendarmes du territoire de la Kabylie, le plan d’urgence socioéconomique pour la région. C’est donc, avec le basculement d’un siècle à un autre, d’un millénaire à un autre, qu’il y a eu aussi le basculement de l’Histoire de la Kabylie vers l’Histoire du peuple kabyle qu’aucun pouvoir, ni personne, ne peut plus arrêter. Le printemps noir est un accouchement qui s’est fait, comme de tradition, dans la douleur. Il reste au nouveau-né dans un premier temps à grandir et ensuite à postuler à ses droits légitimes. L’Histoire est désormais de son côté.

Paris VIII, le 25/04/06

Ferhat MEHENNI

Posté par Zighcult à 08:06 - Histoire - Permalien [#]