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jeudi 9 novembre 2006

Les Touaregs, un peuple oublié

Dans L'ESSENTIEL n°14 Juillet-Août 2002

Par Jaouad Mdidech

Un siècle après Eugène Menu, intendant de la première expédition
transsaharienne faite en 1893, sa petite fille, Catherine Michelet,
empreinta en 1993, le même itinéraire qui le guida d'Alger à Dakar. Arrivée
à la cité mythique, Tombouctou, appelée " ville des hommes libres ", elle
fit cette réflexion qui ne peut qu'attiser la curiosité et l'appétit des
touristes en quête d'exotisme: " II est des lieux que la seule évocation
réveille en chacun de nous des sentiments mêlés d'épopée, de conquête, de
richesse et de puissance. Qui n'a jamais rêvé en entendant " Tombouctou ",
ville mythique, carrefour de la caravane des civilisations, nichée dans les
sables quelque part. " Le voyageur qui s'aventure dans cet immense désert ne
peut, en effet, qu'être saisi d'une intense émotion devant le spectacle
d'une nature en même temps grandiose et revêche, inspirant en même temps
méfiance et fascination. Tout autour de Tombouctou, fief clément de ce
désert infini, carrefour et plaque tournante obligée de caravaniers
sillonnant l'espace subsaharien, s'étend l'immense Sahara. C'est là où
habitent les Touaregs.

Peuples fiers de nomades, les Touaregs se montrèrent au fil des siècles
rebelles à tout mélange avec les ethnies qui les entourent : les arabes du
Maghreb au nord, les "Noirs" d'Afrique au sud. Nommés ainsi par les Arabes,
il faut dire que la réalité de leur culture est méconnue, sinon escamotée
par certains clichés à saveur exotique colportés par les voyageurs européens
qui viennent découvrir le désert.

Certains historiens arabes les disent descendre des tribus berbères
refoulées dans le désert par les invasions des Beni Maqil au 11ème Siècle.
Quant à Léon l'Africain, il fixe leur migration vers le sud, l'Aïr, au 14ème
siècle, migration les entraînant jusqu'à la boucle du Niger, à Tombouctou et
à Gao, pour s'imposer enfin au Mali vers le 15ème Siècle. Au début de
l'expansion coloniale, les Touaregs sont sollicités par certains
explorateurs européens qui essayèrent d'entrer en contact avec eux pour
conclure des traites commerciaux. C'était sans compter avec le caractère
rebelle de ces hommes réputés porter un long voile sur le visage [le litham]
pour se prémunir contre les sables du vent, ils barrèrent farouchement la
route a tous ceux qui voulaient contre leur gré traverser le Sahara, d'où le
massacre de la division Flatter, en 1880 de sorte que la confiante du Sahara
centrale, bastion des Touaregs, par les armées coloniales ne fut pas
entreprise aisée. Les militaires français durent convenir qu'ils avaient
affaire à une armée de guerriers courageux et bien organisée, de sorte que
lors du partage de l'Afrique au début du 20ème siècle, le Sahara fut la
dernière région conquise par les colonisateurs. Mais lances et sabres durent
finalement se plier devant la supériorité des armes à feu.

Une culture et une langue millénaire

S'étendant sur 2.800.000 Km2 (équivalent à l'Europe occidentale), l'espace
Touareg, a été morcelé à l'indépendance des pays Africains en 1960 entre
cinq pays: Algérie, Burkina Faso, Libye, Mali et Niger. Comme toutes les
minorités du monde (trois millions en tout, ils composent respectivement au
Mali et au Niger 10 % et 20 % de la population globale), les Touaregs sont
des mal-aimés par les pouvoirs centraux des pays qui les abritent, de par
même la spécificité de leur identité culturelle et linguistique auxquelles
ils sont extrêmement et de façon atavique attachés. Ils parlent une langue
millénaire : le tamashagh ; et ils transcrivent l'une des plus anciennes
écritures d'Afrique (avec l'amharique éthiopien) dont les caractères
dessinés depuis la nuit des temps sur les grottes, les rochers et les puits
gardent encore l'empreinte : le tifinagh, qui est une version d'écriture de
l'alphabet antique amazigh.. Les piliers traditionnels de leur vie
économique sont constitués du nomadisme pastoral, l'agriculture d'oasis et
le trafic caravanier, quoique l'établissement des frontières consécutives à
la colonisation les ait acculés, de mauvaise humeur, à une certaine
sédentarisation et il leur a interdit les grands cycles de transhumance donc
réduit les rapports complexes et étroits qu'ils entretiennent
instinctivement ave l'environnement naturel où ils se meuvent.

Nomades, les Touaregs l'ont toujours été et ils le sont encore dans une
certaine mesure. Mais ils se défendent jalousement et avec force de
l'étiquette que généralement l'imagerie sédentaire affuble à ce terme, qui
fait d'un Touareg " un être a-civique, qui se dérobe face à ses
responsabilités, qui déambule sans raison, qui semble fuir son ombre, qui
éventuellement vole, sûrement pille et razzie ". Or, en pasteurs nomades, si
les Touaregs sont obligés de se déplacer, c'est foncièrement par nécessité :
faire bénéficier leurs bêtes des meilleurs pâturages selon une programmation
préétablie en fonction des saisons et des parcours traditionnels.

L'entreprise coloniale en avait jadis trouvé argument pour asseoir son
hégémonie sur beaucoup de pays Africains et conférer à sa domination "une
légitimité humanitaire": Selon une certaine littérature colonialiste, en
plus qu'ils soient nomades errants, les Africains sont des barbares et des
esclavagistes en dehors de la civilisation. Après l'indépendance des années
1960, les pays africains du Mali et du Niger, au nom de leurs pouvoirs
centraux, procèdent de la même logique quand ils envoient leurs milices
noires assujettir, réprimer, voire exterminer les Touaregs quand ils jugent
illégitimes, irrecevables, et inacceptables leurs revendications: "Les
nomades du nord sont des peuplades errantes, sans patrie, sans Etat, venues
du désert en tribus minuscules ...Balayons toute présence nomade de nos
villes et villages de nos terres même incultes ...Refoulons les nomades dans
les sables de L'Azawad ...

Jusqu'à nos jours, les Touaregs refusent toute assimilation dans les pays
que le hasard de la colonisation, et du tracé des frontières postscolaires
leur a imposé. Ils en veulent à la France de les avoir traîtreusement
lâchés, en conférant l'indépendance aux nouveaux Etats, le Niger et le Mali,
et pas à eux, peuple millénaire. Les Touaregs le rappellent en 1994 à
Jacques Chirac, président du RPR, en lançant un appel pressant par le biais
de " l'association des réfugiés et victimes de la répression de l'Azawad "
créée après les massacres commis contre eux dans cette région par l'armée
Malienne. Bien auparavant, en 1957, c'est-à-dire avant même l'accession du
Mali à l'indépendance, le cadi de Tombouctou avait envoyé au général De
Gaulle une pétition pour attirer son attention et celle du gouvernement
français sur " la situation particulière des populations de l'Azawad (ou
ex-boucle du Soudan) et sur la nécessité de prendre en compte leur
spécificité dans un cadre territorial".

Trente ans après les indépendances du Mali et du Niger en 1960, la situation
de ces populations deviennent d'année en année de plus en plus dramatique.
En 1990, la tension monta d'un cran entre eux et les pouvoirs centraux du
Mali et du Niger, quand l'ordre était donné à l'armée Nigérienne pour "
nettoyer " la région de Tchin Tabaraden, opération s'étant soldée par des
centaines de morts parmi la population Touarègue de l'Azawad. Depuis, des
foyers insurrectionnels de grande ampleur virent le jour aussi bien chez les
Touaregs du Niger que chez ceux du Mali. Après les événements de 1990, le
peuple Touareg se sentit si menacé dans son existence même qu'il lança un
nouvel appel au secours, cette fois-ci au peuple marocain et au roi Hassan
II. Un cri de désespoir (voir extrait de la lettre dans ce dossier),
justifié par " les liens ombilicaux " existant entre le peuple Touareg et le
peuple marocain, " qui sont demeurés réels dans le subconscient collectif de
notre peuple ..." Lequel, disait l'appel au secours, traversait " l'étape la
plus cruciale de son existence des temps modernes, nous avons l'honneur et
le devoir de faire remarquer à votre majesté que son attitude, face à notre
drame, déterminera de façon substantielle l'avenir de notre peuple. "

Aspiration des Touaregs

Que veulent au fait les Touaregs ? Comme toutes les ethnies minoritaires du
monde, au-delà de l'aire géographique, ils veulent d'abord une large
autonomie politique et sociale qui leur permettrait de gérer leur quotidien
dans le respect absolu de leur identité culturelle. Sur un espace où ils
auront la liberté, disent-ils, de bâtir des villes et des villages quand la
nécessité de la sédentarisation s'imposera, où leur langue et leur culture
seront enseignées comme celles des autres peuples. Des revendications en
somme inhérentes à toutes les minorités du monde, que les Etats
démocratiques ont su satisfaire en respectant les spécificités ethniques,
linguistiques, historiques, culturelles et toutes les composantes de la
nation. Mais dans la diversité. L'Espagne, la Suisse, la Belgique et nombre
d'autres pays démocratiques en savent quelque chose.

Posté par Zighcult à 06:13 - Identité - Permalien [#]