Zighcult

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samedi 8 décembre 2007

Le vide de la tentation

Quelqu’un vient de faire le grand et dernier saut de sa vie. Rien qu’à la vue de ce rassemblement de gens, l’on est sûr et certain qu’une personne vient de se donner la mort en se jetant par-dessus un pont.

Quand, de loin, on voit des gens se regrouper contre un des deux parapets d’un des nombreux ponts de Constantine et des passants s’arrêter et venir grossir ce rassemblement, et que tous, les yeux grands ouverts, essaient de sonder les gorges du Rhumel, l’on comprend qu’il y a eu un drame, que quelqu’un s’est suicidé. Constantine. Roc, rochers, ponts, escaliers, pentes, anfractuosités, tunnels, R’humel… les gens sortent de sous terre. La graisse fond, les jambes traînent. Habib, comme un chevreau, gravit les pentes sans peine. Mieux, ses pieds ou plutôt ses souliers ont comme des lamelles de gecko qui s’accrochent à toute paroi. Un peu plus, et il marche sur celle du mur, ou même sur le plafond. Il est Constantinois, de pure souche, précise-t-il. Il aurait une racine turque, ajoute-il. Son nom Boustoubandji signifie quelque chose selon lui, mais il ne sait pas ce que c’est. Il en est fier, cependant. Mais son fort, ce n’est pas ses racines, mais plutôt la pose. Oui, la pose, il pose dans les places en vue. Il pose surtout près du rond-point de la Pyramide, le dos appuyé contre la murette d’enceinte du Centre culturel français, non loin des structures administratives, et surtout des lycées. Cependant, Habib est un bon vivant, l’air toujours débonnaire et ses propos pleins d’humour. Pour lui, la vie est belle ; vivre, c’est ce qui compte, ne serait-ce que pour ce rayon de soleil matinal, pour cette matinée radieuse ou ce coucher de soleil imprenable à la place de la Brèche !... Il se le répète souvent. Les devoirs, surtout ceux familiaux, pour celui qui en a, et la parole donnée, pour lui, ce sont ces deux points, enfin surtout le premier, le deuxième étant facultatif, — c’est-à-dire que l’on peut ne s’engager en rien —, qui l’intéressent. Ainsi se résume la vie, le reste n’est qu’une grande blague, le reste constitue des désirs à satisfaire, des désirs à satisfaire… Un chemin plus ou moins long et visqueux à parcourir entre Eros et Thanatos. Habib vient d’assister à ce drame, qui n’empêche pas les martinets, les corbeaux et autres pigeons de voleter d’un rocher à un autre. Habib admire ces petits oiseaux, surtout les premiers, qui, dans leur incessante sarabande, émettent sans répit un cri perçant et les envie. Ils survolent de grands arbres, le faîte de certains, venant du fond du Rhumel, arrive jusqu’au parapet du pont d’El Kantara. Depuis bien longtemps, dès son enfance, il se demande pourquoi il ne peut faire comme les oiseaux. Ils ont des ailes, d’accord, mais sans cela, lui peut voler. Beaucoup ont fait, et il y en aura d’autres sûrement, le grand saut d’un pont, celui de Sidi M’Cid, Sidi Rached, celui d’El Kantara et, évidemment, ils en sont morts. La baraka des saints, dont certains ponts portent les noms, ne peut les sauver. Selon lui, celui qui se jette par-dessus le pont est plus attiré et tenté par le vide que par le suicide, acte qualifié ainsi après coup, et pour lequel, naïvement, on essaie à chaque fois pour chaque cas de trouver des raisons. S’il y en a une, ce serait peut-être quelque chose comme un catalyseur, un facteur incitatif au passage à l’acte, c’est tout. Comme par exemple, une jeune fille qui n’a pas eu le bac, le jeune homme qui a été trahi par sa fiancée… Car, avant cela, chaque suicidé n’était qu’un rêveur d’envol, comme lui maintenant. Seulement voilà, ne peut faire le grand saut sans en mourir que celui qui, comme lui, est convaincu qu’il a l’aptitude de voler. En passant par l’un des ponts, il ne peut s’empêcher de jeter un regard par-dessus le parapet. Il s’arrête carrément et prend posément le temps de regarder le gouffre, la végétation luxuriante cachant le lit de l’oued et, déjà, il sent que sa tête bout comme une chaudière. Il faut dire qu’à chaque fois, la tentation d’enjamber le parapet et de sauter le titille irrésistiblement, inexorablement. Il est persuadé, en son for intérieur, qu’il saurait tomber sur ses pieds ou qu’il pourrait remonter avant d’atteindre le fond, comme le fait exactement un oiseau ! Il suffit de le vouloir, pense-t-il. La loi de la pesanteur, la fameuse chute de la pomme de Newton, il a eu à les rabâcher à l’école comme tout le monde, mais elles n’ont pas de prise sur lui, bien que sachant que cela est vrai. Malgré qu’il en ait, il n’en a jamais cru un mot, du moins pour son cas. Aujourd’hui, plus qu’avant, il croit qu’il se pose ou qu’il atterrit doucement au fond de l’abîme. Comment l’homme, le meilleur des êtres vivants, s’il en est, n’a-t-il pas cette faculté, — ô combien grandiose —, de s’élever dans les airs et les éthers ! ? Une guêpe, un moustique de rien du tout, enfin des insectes avec leurs élytres semblent narguer l’être humain. Face à eux, il se sent comme un handicapé. Depuis son enfance, il fait des rêves à répétition, il se voit voler, planer, comme un aigle, un condor… Et si chaque année qui passe apporte avec elle son lot de gens qui se jettent par-dessus les ponts, c’est qu’il s’agirait de rêveurs non encore accomplis, non encore sûrs de leur conviction. Et si, à voir fréquemment des gens s’agglutiner tout contre un des deux parapets, et, l’œil se faisant perçant, essayer de fureter dans les gorges du Rhumel dans l’espoir d’apercevoir un bout de la victime, l’on devine aisément qu’il y a eu un drame, que quelqu’un s’est donné la mort. Habib comprend autre chose, se disant : « En voilà un autre qui, prématurément, s’est précipité dans le vide ! » Comme les autres qui ont été « bouffés » par le vide ou ceux à venir, lui aussi en est ensorcelé ; loin de lui l’idée ou l’intention de se suicider, acte sacrilège du reste, il veut voler, faire comme ces oisillons, c’est tout ! Quelque chose lui susurre à l’oreille qu’il peut bien le faire sans problème. Comme aujourd’hui, par exemple, la tentation est tellement forte que sa jambe droite, comme mue par un ressort, s’est levée pour atteindre le haut de la barrière. Il saute. Et, dans sa chute, à un moment donné, il a eu la présence d’esprit de se dire : « Je veux remonter !... » Et, miracle, il reprend de l’essor pour se poser sur une excroissance, exactement comme le fait un oiseau !

A. Boumaza

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